L'annonce officielle du déplacement du roi Felipe VI à Ceuta et Melilla les 13 et 14 octobre aurait pu déclencher une nouvelle crise entre Madrid et Rabat. Il s'agit en effet de la première visite du souverain espagnol dans ces deux présides du nord du Maroc depuis son accession au trône en 2014. Pourtant, la diplomatie marocaine a choisi le silence absolu : aucun communiqué officiel, aucune convocation d'ambassadeur, ni geste de rupture.

Le précédent de 2007 et la rupture de méthode

Cette retenue contraste singulièrement avec la crise de novembre 2007 provoquée par le déplacement du roi Juan Carlos Ier. À l'époque, Rabat avait réagi en quelques heures en publiant un communiqué de rejet catégorique et en rappelant immédiatement son ambassadeur en poste à Madrid, Omar Azziman. Cette réaction épidermique répondait alors aux impératifs de la politique intérieure marocaine.

Aujourd'hui, l'absence de riposte publique illustre la doctrine de patience stratégique initiée sous Hassan II et perfectionnée sous Mohammed VI : maintenir les revendications territoriales intactes tout en évitant des affrontements stériles avec l'Espagne.

Felipe VI : un monarque constitutionnel et rigoureux

Pour comprendre la portée de cette visite, il convient de rappeler la trajectoire singulière de Felipe VI. Proclamé roi en juin 2014 après l'abdication de Juan Carlos Ier dans un climat de turbulences institutionnelles, Felipe VI a incarné une monarchie rénovée, marquée par l'exemplarité et la rigueur. Diplômé en relations internationales de l'université de Georgetown, le souverain dispose d'une fine compréhension des dynamiques géopolitiques mondiales.

Selon la Constitution espagnole de 1978, le monarque incarne l'unité et la permanence de l'État sans exercer de pouvoir exécutif direct. Se rendre à Ceuta et Melilla relève de son devoir institutionnel de garantir la présence de la Couronne sur l'ensemble du territoire national. Felipe VI veille toutefois à exécuter ces obligations régaliennes sans verser dans la provocation nationaliste, agissant en concertation étroite avec le gouvernement de Pedro Sánchez.

La primauté absolue du dossier du Sahara

Ce calme diplomatique s'explique avant tout par la hiérarchie des priorités de Rabat. Le Sahara marocain demeure la boussole exclusive de la politique étrangère du royaume chérifien. Depuis que Madrid a apporté en 2022 son soutien formel au plan d'autonomie marocain, Rabat évite soigneusement d'alimenter des querelles secondaires susceptibles d'affaiblir cette alliance stratégique.

Désamorcer le narratif de la confrontation

Ce silence déjoue également les accusations récurrentes portées par certaines franges politiques espagnoles accusant le Maroc d'orchestrer des tensions asymétriques à Ceuta. En refusant la dramatisation, Rabat préserve la coopération économique, sécuritaire et migratoire essentielle aux deux rives du détroit.